THE ALLMAN BROTHERS BAND à LA CIGALE, Paris 2 Juillet 1991
Photos de Georges Amann. Remerciements à Georges.

 

J’avais découvert le « Southern rock » fin 1981 avec Molly Hatchet mais j’ignorais encore tout de l’origine de ce courant musical. Bien sûr, je savais que « Dreams I’ll never see » était signé Gregg Allman et j’avais lu quelques articles au sujet de l’Allman Brothers Band. Mais pour le reste, rien du tout ! Ayant bien pigé que ce groupe était le pionnier du rock sudiste, je me suis donc empressé de combler mes lacunes en me précipitant sur le premier album venu. Je m’en rappelle comme si c’était hier. « Brothers and sisters » ! Je ne l’avais pas choisi, c’était le seul disque des Allman disponible dans les bacs d’un célèbre magasin de disques parisien bien connu pour son manque de choix en dépit de sa notoriété (pas de publicité gratuite !). J’avais tout de suite aimé le contenu de la pochette intérieure avec tous les musicos et leurs familles. Et leur dégaine ! Ouais, ça sentait bon le Sud ! Pour être franc, en mettant pour la première fois le disque sur ma platine, je ne savais pas trop à quoi je m’attendais. Á la puissance énergique de Molly Hatchet ? Á l’attaque mordante de Lynyrd Skynyrd (que j’avais inévitablement écouté après Hatchet) ? Évidemment, je me trompais. La surprise passée, j’ai tout de suite été séduit par ce mélange de country, de blues et de rock. Ces mecs savaient tout jouer ! Et ce guitariste au jeu subtil, bluesy et country en même temps, nommé Dickey Betts. Quel artiste ! Et la voix de Gregg Allman ! Et puis, j’ai aussi fortement apprécié la qualité des compositions, tout particulièrement « Ramblin’ man » qui m’a fait passer un grand moment ainsi que l’instrumental « Jessica » qui m’a refilé une énorme claque (je me souviens l’avoir repassé une bonne dizaine de fois). C’était donc ce merveilleux cocktail musical qui avait engendré le « Southern rock » ? J’avais découvert quelque chose d’important. J’avais reçu une grande leçon. Par la suite, je me suis débrouillé pour compléter ma collection de l’Allman Brothers Band mais aussi de ses diverses déclinaisons (Gregg Allman Band, Dickey Betts ans Great Southern, Sea Level), ce qui n’était pas une chose facile à l’époque. J’ai aussi appris que le groupe s’était produit en France, notamment en 1980. Je rageais dans mon coin. Trop jeune et trop ignorant, j’étais passé à côté. Dès lors, je me mis à guetter avidement chaque sortie discographique des différents membres du combo de Géorgie. Et le temps passait.

Les années 80 touchaient à leur fin et plus personne ne se souciait du rock sudiste. Malgré tout, chacun dans leur coin, Gregg Allman et Dickey Betts faisaient toujours parler d’eux avec de bons albums. Ils restaient dans la course. Oui, aux USA sûrement. Mais en France, on trouvait difficilement leurs productions reléguées au rang de musique pour spécialistes et autres collectionneurs. Qu’importe ! D’une manière ou d’une autre, j’arrivais toujours à me les procurer, tout en rêvant secrètement à une éventuelle reformation de l’Allman Brothers Band. Et puis, en 1990, la grosse surprise ! Un événement à peine croyable ! Un nouveau disque des Allman s’est mis à fleurir dans les rayons des disquaires. Et un excellent, en plus. Je vivais un rêve éveillé. La bande de Macon s’était reformée et affichait une forme éblouissante. Cependant, au fond de moi, je doutais qu’elle pose un jour ses « flight cases » en France. Heureusement, le destin veillait.

Mardi 2 juillet 1991.

Je déboule de la bouche de métro comme un bison furieux et je me dirige à vive allure vers la salle de la Cigale tout en tâtant fébrilement mon billet enfoui dans la poche de mon blouson. Je l’ai mis dans une enveloppe pour ne pas l’abîmer. Je sais, c’est idiot. Mais depuis que je l’ai acheté des mois auparavant, je l’ai contemplé tous les soirs afin de bien m’assurer que je ne rêvais pas. Il faut dire que dès que j’avais appris la nouvelle du passage de l’Allman Brothers Band à Paris, je m’étais précipité pour acheter ma place. En fait, des billets, j’en ai deux. J’avais réussi à persuader mon pote Richard (grand amateur de hard rock) de m’accompagner mais une appendicite aiguë l’a terrassé quelques jours avant la date du concert. Et une appendicite à vingt-huit ans, ça fait mal (péritonite et tout le bazar) ! Bon, je devrais pouvoir refourguer facilement sa place pour qu’il puisse se rembourser. En attendant, j’accélère la marche car je veux être le premier arrivé devant l’entrée. La Cigale en vue, j’avale nerveusement ma salive. Bon sang, quelqu’un m’a devancé ! Il s’agit d’un petit gars d’à peine une vingtaine d’années à vue d’œil. Je suis surpris mais aussi content de constater que des jeunes apprécient la bonne musique. On se salue et la conversation s’engage naturellement. Il me dit qu’il cherche une place et espère qu’il en restera de disponibles au guichet. Je lui rétorque que j’en ai une à vendre. Son regard s’illumine puis il me demande d’un air inquiet à combien je la lui ferais. Malgré son jeune âge, ce doit être un habitué des concerts de rock. Ayant toujours détesté les pauvres nazes qui achetaient des billets par paquets entiers afin de les revendre à la sauvette à un tarif exorbitant les soirs de shows, je lui réponds tranquillement : « Ben, le prix qui est marqué dessus ! ». Le petit mec en saute littéralement de joie et on fait affaire sans attendre. Pendant ce temps, un petit groupe de personnes s’est amassé sur le trottoir mais on est loin de la grande foule. Les portes finissent par s’ouvrir, on passe l’étape de la fouille et je me précipite dans la salle pour me placer au premier rang. Au fur et à mesure, la Cigale se remplit doucement avec tous les chevelus et les barbus que comptent Paris et sa banlieue. Quelques provinciaux ont également fait le déplacement pour assister à l’événement. Je me fais la réflexion que nous sommes quand même bien peu nombreux pour applaudir un groupe légendaire. Soudain, un léger mouvement parcoure le public. Quelqu’un hurle : « Gregg ! ». Je tourne la tête et je l’aperçois. Oui, c’est bien lui ! C’est Gregg Allman ! Il doit sans doute revenir d’un bar quelconque du quartier. Il marche nonchalamment le long du côté gauche de la salle, dans la travée qui conduit aux coulisses. Il nous fait un bref signe de la main avant de disparaître derrière une lourde porte. Waah ! Cela me fait un drôle d’effet d’apercevoir cette légende vivante à quelques mètres de moi ! Le temps continue de s’écouler lentement et l’attente se fait de plus en plus pesante. Je me demande quelles chansons ils vont jouer et je suis impatient de voir Dickey Betts sur scène. Enfin, les lumières s’éteignent et une voix annonce : « Here they come ! The Allman Brothers Band ». La musique démarre et nous sommes directement plongés dans l’ambiance avec l’instrumental bluesy « Don’t want you no more ». Placé comme je suis, je me trouve juste en face de Dickey Betts avec Gregg Allman et ses claviers sur la gauche. Sur ma droite, je peux apprécier le jeu du deuxième guitariste Warren Haynes (qui a joué avec le Dickey Betts Band juste avant la reformation de l’ABB) et du bassiste Allen Woody. Les deux batteurs Butch Trucks et Jaimoe Johanson, juchés sur des estrades, surplombent leurs collègues et sont accompagnés du percussionniste Marc Quinones. Quelques projecteurs pour éclairer les musiciens et c’est tout. Pas de jeux de lumières démentiels, pas de lasers ni de fumigènes. Juste la musique, magique et envoûtante. La basse ronfle et les batteries impriment un rythme soutenu. Gregg Allman nous gratifie d’un superbe solo d’orgue tandis que les deux guitaristes rivalisent de talent et terminent en final à la tierce.

Le groupe enchaîne directement avec le blues lent « It’s not my Cross to Bear ». La voix rauque et émotionnelle de Gregg me prend littéralement aux tripes. Dickey Betts et Warren Haynes lâchent des solos incandescents et Warren envoie un solo inoubliable de slide en fin de morceau.

Et puis, le premier temps fort du concert arrive avec « Statesboro blues » (composé à l’origine par le bluesman Blind Willie Mc Tell). Ça balance à mort avec Gregg au piano et Warren à la slide. Infernal !

Ensuite, Dickey Betts prend la parole. Il nous dit qu’il est content de retrouver le public français après tout ce temps et il annonce un vieux morceau, « Blue Sky ». Je rêve, c’est l’un de mes préférés ! Dickey fait sonner sa guitare comme à la grande époque avec son style mélodique si particulier pendant que Warren officie à la slide. Géant !

En intro de « Low Down Dirty Mean », Dickey et Warren grattent un petit blues du Delta qui fait chaud au cœur. Le morceau démarre et s’étire sur deux rythmes distincts (Delta blues puis blues lent).

Juste après, les musiciens tapent dans un registre plus « Southern rock » avec « End of the Line » de leur dernier album en date, « Shades of Two Worlds ». Dickey et Warren déversent des solos brûlants et se livrent à un véritable duel de six-cordes sur la fin. Impressionnant !

Après le funky « Loaded Dice » et son super de solo de slide, le groupe enchaîne sur un pilier du répertoire de l’Allman Brothers Band, l’instrumental « In Memory of Elisabeth Reed ». Dès les premières mesures, la tension monte encore d’un cran et la salle applaudit avec force. Dickey et Warren arrosent la foule de solos chauffés au rouge, l’orgue de Gregg s’envole et les deux batteurs exécutent un solo ahurissant. Quinze minutes de musique prenante et d’improvisations inspirées. Quinze minutes de talent ! Un parfum de légende envahit la Cigale.

C’est le moment que choisit Dickey Betts pour présenter les musiciens. Quand il nomme Gregg Allman, la salle explose et les murs tremblent sous les applaudissements. Le groupe embraye sur une ballade bluesy mélodique, « Gambler’s Roll », débordante de solos étincelants d’orgue et de six-cordes, suivie du swinguant et costaud « Good clean fun » (pourvu d’un festival de guitares également).

On en redemande et on ne va pas être déçu. Dickey Betts se lance seul dans une improvisation qui permet au public d’apprécier tout le feeling et le style du guitariste. La foule hurle ! C’est du délire !

Après avoir fait rugir sa gratte, Dickey envoie la rythmique de « One Way Out » et le groupe nous entraîne dans une version endiablée du classique d’Elmore James. Au programme : un incroyable solo de slide de la part de Warren, un excellent solo de piano de Gregg, la guitare ensorcelée de Dickey et un break des deux batteurs qui ferait danser un paralytique. Encore un titre de plus de dix minutes de défonce musicale. Énorme !

Électrisé, le public gueule à s’en faire péter les cordes vocales. Dickey annonce un nouveau morceau, « Kind of Bird », un instrumental rapide et swinguant avec des montées de slide oscillant entre rock et jazz ainsi qu’un break lent et grandiose.

Vient ensuite le rhythm’n’blues funky « Southbound », rehaussé par le chant de Dickey Betts et par des solos de guitare ébouriffants. La foule exulte !

Moi, je vis un rêve éveillé. Il n’y a pas à dire, ces musiciens sont vraiment à la hauteur de leur réputation. Quel show ! Mais j’ignore encore que le plus beau reste à venir.

L’intro de « Dreams » retentit dans la petite salle de la Cigale. La foule crie et trépigne de joie. Un tempo hypnotique m’enveloppe tandis qu’une slide aérienne me vrille les oreilles. Là, on y est ! La magie, la légende pure, l’étincelle par laquelle tout a commencé, le retour aux origines. J’ai l’impression d’avoir atteint une autre dimension, d’avoir voyagé à travers le temps et de me retrouver à Macon en 1969.

Après ces dix minutes planantes, le combo enchaîne directement sur un autre grand classique. Dès les premiers accords de « Jessica », le public hurle à pleins poumons. Moi, je n’en crois pas mes yeux ni mes oreilles. Ce groupe mythique, initiateur du rock sudiste’, joue juste devant moi mon morceau favori. Ce n’est pas possible, je dois vraiment être en train de rêver.

Warren Haynes se lance le premier dans un solo effréné mêlant les modes majeur et mineur. Dickey Betts lui succède, impérial comme à la grande époque, avec son jeu mélodique immédiatement reconnaissable. Après le break, les deux guitaristes se répondent et dérivent sur quelques notes de « Mountain Jam ». Enfin, c’est le break mélodique et le retour au thème principal avec une conclusion mémorable. Un quart d’heure de folie ! Une vraie tuerie ! Dix ans que j’attendais ça !

On a à peine le temps de reprendre notre souffle que les Allman Boys nous achèvent avec un « Whippin’ Post » d’anthologie, d’une durée de quinze minutes également.

Trois titres gigantesques alignés en trois quarts d’heure ! Bonjour le rappel !

Gregg et Dickey remercient le public, le groupe quitte la scène et les lumières se rallument. La salle se vide lentement, des sourires illuminent les visages.

Moi, je suis littéralement sonné et j’ai du mal à réaliser que je viens de voir l’Allman Brothers Band en concert. Quelle soirée ! Sur le chemin du retour, j’ai le sentiment d’avoir assisté à un show exceptionnel que je n’oublierai jamais.

Dimanche 28 mai 2017.

Je viens d’apprendre la nouvelle : Gregg Allman est mort. Même si je savais que sa santé déclinait, cela me fait un sacré choc. Notre cher rock sudiste vient de subir une perte immense.

La stupeur passée, le concert de la Cigale me revient aussitôt en mémoire. La virtuosité de Warren Haynes et le jeu de basse démentiel d’Allen Woody. La dextérité de Jaimoe et l’énorme frappe de Butch Trucks. Dickey Betts sous la lumière des projecteurs, son chapeau vissé sur la tête, jouant les yeux fermés son incroyable solo sur « Jessica ». Et la voix rauque de Gregg, une voix pleine d’émotion qui serrait le cœur. Oui, c’était bien un show exceptionnel !

Et puis, un autre souvenir de cette soirée magique refait surface. Un souvenir vieux de vingt-six ans. Une image que j’ai gardée au fond de moi durant tout ce temps et qui me hantera à jamais. La vision inoubliable de Gregg Allman se dirigeant tranquillement vers les coulisses de sa démarche lente et massive, ses bottes raclant le plancher, ses longs cheveux blonds retombant sur sa veste de cuir noir et son regard luisant dans la pénombre. Son salut de la main.

Une légende qui passait…

Olivier Aubry




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